A Nantes, blocage dans le calme
« Fac en grève » : un grand écriteau barre le hall de la faculté de lettres de Nantes, transformé depuis quatre semaines en campement de base du mouvement anti-CPE. Un campement étrangement vide : A 17h30 lundi, les bloqueurs sont déjà rentrés chez eux, et la journée se termine dans la tranquillité. Le calme avant la tempête du lendemain ? On est bien loin des images d’altercations entre bloqueurs et anti-bloqueurs de certaines villes. Ici, on organise la contestation dans une ambiance bon enfant, sans tensions apparentes, ni confrontation directe. Un coin « café-info » permet de se tenir au courant et de débattre des actions en cours, et sur un mur, entre diverses bannières bariolées, trône un « tableau libre expression », où chacun est invité à écrire son humeur du jour. Là, les « contre la précarité mobilisons-nous » côtoient les « ras le cul du blocus ».
A Nantes, on se défend de prendre les étudiants en otage. La bibliothèque universitaire reste ouverte pour permettre à ceux qui le souhaitent de travailler, et les étudiants du CAPES ou de l’agrégation sont autorisés à aller en cours pour préparer leurs épreuves. Et puis, comme l’explique Jessica, en deuxième année d’histoire, « on est en fac, pas en prépa, on peut aller lire des bouquins, les profs sont sur le campus, corrigent des copies… »
En sciences sociales, on est plus nombreux et plus revendicatifs. Plus organisés aussi : dans le cube de béton gris du département de socio, c’est un véritable campus dans le campus qui s’est installé : salles de discussions, chambres et même une douche de fortune ont été mis en place par les étudiants, répartis dans différentes commissions, avec un seul mot d’ordre : « autogestion ». « Ici, il n’y a pas de leader », insistent les occupants. AG, discussions autour d’un café gratuit, préparation des actions à venir, débats : pas le temps de s’ennuyer ; au programme ce soir, deux conférences : « la précarité dans l’emploi », « manifestations et répression policière », et un décryptage de la couverture médiatique des actions anti-CPE.
La petite trentaine d’irréductibles ayant décidé d’occuper les lieux de jour comme de nuit partage la même détermination. Pierrot, un trentenaire venu « rallier la cause de la jeunesse », dort ici depuis trois semaines, comme en témoignent l’état de son T-shirt et de ses dreadlocks. Remonté, il refuse que ce soit les jeunes qui, encore une fois « paient la note » et tire à boulets rouges sur le gouvernement de Dominique de Villepin, dont il réclame la démission. Il s’insurge aussi contre le comportement des forces de l’ordre depuis le début des événements, est persuadé que les renseignements généraux ont infiltré les occupants et s’insurge contre l’intervention de la police il y a quelques jours pour empêcher le blocage d’un collège nantais : « A quand la maternelle sous les matraques ? », tempête-t-il en conclusion.
Quant à Jessica, un tract orange scotché sur son imper noir, moins sûre d’elle, elle se contente d’ânonner les revendications d’une affiche étudiante : retrait des « contrats organisant la précarité », retrait de l’avant-projet de loi sur l’immigration, retrait de la loi Fillon… la grogne étudiante dépasse largement le simple cadre du CPE, goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà bien plein. Pour autant, ces bloqueurs ne se voient pas comme les hérauts d’un nouveau mai 68 : « Ca c’est des termes de journaliste », lance Mickaël, thésard en sociologie, qui refuse toute comparaison hâtive ; « le contexte est différent, on vit d’autres problèmes, renchérit Jessica, même si le responsable du bâtiment pense que demain c’est la révolution ».
Et si la révolution échoue, ces étudiants devront rattraper le retard accumulé sur le programme. Pris dans le feu de l’action, cela ne semble pas les préoccuper outre mesure… pour l’instant. Placardée sur la porte d’un amphi, une banderole lance un message optimiste : « On aura tous notre année ». Juste en dessous, en petits caractères, un étudiant moins confiant a cru bon d’ajouter : « Tu crois encore au Père Noël ».