Face au bitume, le parquet perd du terrain

Publié le par Anthony

Dans le cadre du journal école, nous avons réalisé une page thématique sur la situation du basket français en nous basant sur le paradoxe parisien: un club professionnel à l'envergure limitée et de nombreux jeunes pratiquant le "streetball" sur plus de 1000 "playgrounds" (comptés un par un par votre serviteur sur le site de la Fédération... C'est du boulôt, je peux vous le dire...). J'étais chargé de faire un reportage sur le basket de rue; je me suis donc rendu sur un playground du XIXeme arrondissement, où j'ai pu discuter avec quelques joueurs...

Face au bitume, le parquet perd du terrain


     Jouissant d’une image plus sexy que le basket des clubs souvent jugé technique et sérieux, le streetball (basket de rue) forme une tendance lourde, à l’œuvre depuis plus de dix ans dans le monde du ballon orange. Face à la concurrence de la rue, les clubs semblent avoir perdu le match.

      « Airball ! » Ismaël nargue ses partenaires et se moque du tir raté de l’un de ses acolytes. Avec lui, ils sont une dizaine à braver le froid sur ce playground (comprenez terrain) du XIXeme arrondissement.
     Importé des Etats-Unis au début des années 90 en même temps que la NBA, le basket de rue, rapidement baptisé streetball, a eu l’effet d’une lame de fond chez les jeunes français. Rapide, basé sur la technique de jeu individuelle et le spectacle, et accompagné d’une culture de rue plus vaste (hip hop, mode vestimentaire…), le basket de rue avait tout pour plaire à un public d’adolescents. Les grandes marques ne s’y sont pas trompées : dans les années 90, reebok, adidas et orangina organisaient des « blacktop », compétitions de basket de rue dans toutes les grandes villes de France. Aujourd’hui, c’est Bouygues qui prend la relève, avec son NBA challenge, sponsorisé par la ligue américaine, si attrayante auprès des basketteurs en herbe.
     Ismaël, « looké » basket, un survêtement blanc immaculé griffé Enyce sur le dos et un diamant à l’oreille, énumère les différences du streetball par rapport au basket « classique » : jeu en trois contre trois sur un demi terrain, où l’on « essaie de faire quelques phases qu’on a vu à la télé. » « Chacun peut faire sa technique, on a plus de liberté, le jeu et plus rapide… Et il n’y a pas d’exclusion. » Et de conclure, définitif : « C’est dans la rue qu’on apprend beaucoup, dans les clubs on apprend des règles. »
     Le Paris Basket Racing, ou même la pro A, ces joueurs connaissent à peine. Ismaël et son ami Joly, qui viennent jouer ici « trois ou quatre fois par semaine », sont « plus NBA. » Un jeu spectaculaire, proche du streetball de par son style : « le basket américain, il y a plus de show. En basket français, tu regardes le match, tu t’ennuies un peu, y a pas assez d’ambiance. » Exemple typique : « Les Spurs sont venus à Paris, ça a rempli Bercy, alors que même la finale de la coupe de France ne le fait pas… »
     C’est un fait : les clubs attirent moins. Victimes de l’image sexy du basket de rue et de la concurrence de sports plus médiatisés, notamment le football, ils ont du mal à drainer un nombre conséquent de joueurs. « D’ici à Pantin, il y a dix équipes de foot, alors qu’en basket, il n’y en a pas », déplore Ismaël. Il préconise la création d’un système universitaire à l’américaine, qui fait la part belle au sport de haut niveau et crée les futurs joueurs professionnels, « draftés » dès leur sortie. Et puis, comme le rappelle Ismaël, « il y en a qui n’ont pas les moyens ; ici, c’est rempli tous les jours… »

 

« Faire comme Shaquille O’Neal »

 

     Le streetball, nouvelle filière de prédilection pour recruter les professionnels de demain ? Même la fédération française commence à se poser la question. Elle qui formait jusqu’alors les futures élites professionnelles dans ses clubs, voit aujourd’hui de plus en plus de talents émerger du bitume. Du coup, cette organisation officielle a dédié une section entière de son site internet à ce qu’elle nomme « basket en liberté », appellation préférée à celle de streetball. Langage familier et tutoiement de rigueur, l’opération de communication s’adresse clairement aux jeunes. La fédération propose aussi une liste des playgrounds français, très nombreux en Ile de France, et va jusqu’à offrir des formations de « moniteur de rue. »
     Cette volonté de créer des passerelles entre une pratique « officielle » et un jeu purement amateur ne cache-t-elle pas une envie de récupérer à son compte une manne intéressante de nouveaux talents potentiels ? Ismaël et son ami Joly abondent en ce sens : « la plupart des gens commencent dans la rue. On leur dit : « t’es assez bon, vas t’inscrire. » Il y a des entraîneurs qui sont là, et des recruteurs. » Et de ses référer aux idoles du street basket, comme Olivier Saint-Jean, plus connu aujourd’hui sous le nom de Karim Abdul-Wahad, premier joueur français à avoir intégré les rangs de la NBA, et joueur de rue à l’origine. « C’est ça le rêve des jeunes dans la banlieue, poursuit Ismaël, faire comme Shaquille O’Neal. C’est comme Tony Parker, quand il revient en France, il organise des compétitions de rue. » Un constat amer : alors que le streetball fait de plus en plus d’adeptes, les clubs sont à la rue.

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