Q&R Pascal Maitre
Photographe et globe-trotter, Pascal Maitre parcourt le monde depuis plus de trente ans, couvrant pour Geo ou le National Geographic conflits armés et autres événements ayant ou non directement trait à l’actualité. Ce Berrichon, auteur d’un reportage à Mogadiscio (Somalie), livre sa perception du métier, de ses dangers et de son évolution.
Qu’est-ce qui vous motive à partir ainsi, à Mogadiscio par exemple, parfois au risque de votre vie ?
Ce qui m’intéresse dans un sujet comme ça, c’est le fait qu’on en parle pas, de faire une histoire qui me touche. Ce qui me pousse, c’est l’intérêt journalistique, et puis aussi ce côté étrange, surréaliste, le décalage : des camions qui transportent du charbon de bois, un ex-policier qui n’est pas payé mais fait quand même la circulation à un carrefour pour s’occuper, ou la chambre du chef de notre escorte, entièrement décorée en rose car il avait la folie de cette couleur…
Ce genre de reportage doit demander un travail énorme en amont et en aval…
Il faut préparer l’histoire. Je me renseigne s’il y a des ONG qui travaillent sur place, et je fais un dossier de presse. Je ramasse tout ce que je peux, je lis et découpe tout ce qui m’intéresse. Et puis, il y a un travail derrière : trier les diapos, garder les 50, 60, 80 photos que l’on doit donner au journal, faire les légendes…
Il y a un côté paradoxal entre cette recherche quasi artistique du décalage, du surréalisme, et cette préparation rigoureuse, très journalistique…
C’est toute la dualité de ce que l’on fait : il faut être structuré, être un bon commercial, mais en même temps être assez fou, pas trop cartésien.
Et un bon débrouillard…
Pour moi, le reportage, c’est comme la corrida, il faut descendre dans l’arène. C’est beaucoup moins compliqué que ce que l’on croit, il y a toujours des solutions. Par exemple, A Mogadiscio, il n’y a plus d’aéroport. Mais à l’époque du reportage, il y a deux ou trois ans, il y avait des pistes privées, tenues par des chefs de clan. Chaque jour, par avion, on amène le Kat. Je suis venu avec cet avion-là, avec la drogue. Et puis, il y a un côté instinctif… Si vous êtes vous-même, le plus simple possible, les gens le sentent. Il ne faut pas essayer d’être comme l’autre, il faut rester soi-même.
« La vie est toujours plus importante, la vie continue »
Depuis vos débuts, le métier a beaucoup évolué, ne serait-ce que du point de vue technologique… Argentique/numérique : l’éternel débat…
Même si le numérique devient de plus en plus précis, on n’obtient pas la même chose, il manque une dimension, un volume, c’est très à plat. Dans un reportage, il n’y a pas que l’information, il y a aussi la qualité. Je fais des dossiers qui seront publiés dans deux ou trois mois. J’ai le temps d’avoir la qualité. Et puis, avec le numérique, on perd de la liberté. Le directeur photo du journal a accès à ce que vous faites car on a la possibilité de les envoyer. On va finir par être des photographes téléguidés. Il faut mettre les photos sur l’ordinateur, les retravailler… Deux ou trois heures tous les soirs, et ce sont des heures où l’on ne traîne pas. Et en reportage on a besoin de traîner, d’aller dans les bars, de discuter…
Dans votre reportage sur Mogadiscio comme dans beaucoup d’autres, vous mettez en lumière la souffrance, la misère, les conflits… Le monde est-il si noir à vos yeux ou subsiste-t-il de l’espoir?
On a tendance à oublier que dans des villes comme Mogadiscio, il y a un ou deux millions d’habitants, qui vivent plus ou moins normalement. Au-delà de tout ça, la vie est toujours plus importante, la vie continue, il y a un côté extraordinaire. Au Mozambique, c’était terrible, l’un des trucs les plus dégueulasses que j’ai vu. J’ai rencontré un gars à qui la guérilla avait coupé le sexe. Il était souriant, il riait. J’ai été un peu con : j’ai attendu que ça se calme, pour prendre une photo triste. Alors que la photo à prendre, c’était le gars souriant : une vraie leçon de vie.
Quelle est la réaction des habitants des pays où vous partez par rapport à votre présence et à votre travail ?
En général, il n’y a pas de problème, les gens se laissent prendre en photo. Pour les Somaliens, c’est surréaliste de voir un étranger. J’ai peu été pris à partie. C’est tellement déconnecté de tout que c’est très étrange pour eux. A Kaboul en revanche, c’était sans arrêt, surtout avec l’histoire des caricatures de Mahomet. Les gens ne comprennent pas, ils veulent savoir.
En tant que journaliste français, vous cristallisez un peu les crispations de ces populations vis-à-vis de l’occident…
A Kinshasa, par exemple, c’était plus difficile qu’à Mogadiscio. Un jour, dans un train de banlieue, j’ai pris des photos, ça a créé une émeute. Il y a des endroits où tout est prêt pour que ça explose, et vous catalysez beaucoup de rancœur, d’injustice sur vous.
« Soit tu es kidnappé, soit on te tire dessus »
Et votre sécurité dans tout ça ?
Il faut faire très attention : à Mogadiscio, la rue est une immense pagaille, et il y a des prises d’otage. Vous finissez par être une banque ambulante. Quand je suis arrivé, j’ai demandé au patron de l’hôtel : si je vais chercher des cigarettes, qu’est-ce qui m’arrive ? Il m’a répondu : « Je ne te donne pas une minute, soit tu es kidnappé, soit on te tire dessus. » On ne peut pas se déplacer seul, on a des escorteurs armés. Une journaliste de la BBC y est allée il y a un an et c’est ces gens là qui l’ont tuée.
Le photojournalisme est un sport de combat ?
Un reportage n’est jamais fait, l’énergie, c’est très important. C’est comme un sport, les derniers centièmes du cent mètres sont toujours les plus durs. Quand je vais en reportage, c’est comme en plongée sous-marine, toute mon énergie est concentrée. Il y a un aspect physique, on porte du matériel. Si le matin vous n’êtes pas en forme, c’est fichu, vous ne ressentez rien. Le plus dur, c’est de mettre son énergie à un endroit journalistiquement intéressant. Quand il y a du vent, c’est facile. Les vrais marins, on les reconnaît quand il n’y a pas de vent.